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Abus de pouvoir, mon histoire

Le chemin vers les Jeux olympiques est souvent parsemé d’embûches. Pour Guylaine Dumont, ce sont les abus d’un entraîneur qui ont failli tout gâcher. La grande dame du volleyball revit son parcours sinueux, de son enfance avec un père violent à la création de Sport’Aide… en passant par sa cinquième place aux Jeux d’Athènes.

Avant les Jeux d’Atlanta en 1996, j’avais décidé de revenir au sein de l’équipe nationale de volleyball pour y vivre mon rêve olympique. Enfin, me disais-je. Une première fois, en 1991, j’avais quitté l’équipe nationale parce que ça ne fonctionnait pas entre l’entraîneur et moi. Il me reprochait mon caractère fort, qu’il voulait casser. Résultat : une perte totale de confiance en moi. Son autorité, sa manière de nous parler et de nous humilier, de cracher par terre durant un temps d’arrêt, cela dépassait les limites de l’éthique. À ce moment-là, j’ai décroché un contrat professionnel en Italie, où j’ai joué quatre superbes années avant de revenir en 1995, 15 mois avant les Jeux d’Atlanta.

Nous nous étions parlé avant mon retour et il m’avait juré avoir changé. Moi, j’avais retrouvé ma confiance en moi parmi les meilleures joueuses de la ligue italienne et en côtoyant des entraîneurs qui me respectaient. Là-bas, on encourageait ma force de caractère. Je suis donc revenue très motivée à l’idée de participer aux Jeux olympiques. C’était mon rêve. Deux mois plus tard, je partais à nouveau…

Je me souviens d’un match de démonstration contre la Russie, à Winnipeg. Nous avions gagné, mais en cinq manches. Le match s’était terminé à 21 h. Plein de monde était venu nous voir, des amis, des parents. Ce soir-là, après le match, il a décidé de nous garder. En nous regardant d’un air dégoûté, il a dit : « Dites à vos parents et à vos amis de partir, puisque là, nous allons nous entraîner. »

L’entraînement s’est étiré jusqu’à minuit. Il nous a fait faire de la réception de service jusqu’à l’épuisement pour nous humilier en raison du match que nous avions joué. Il tenait des paroles blessantes. Si tu faisais une erreur, il exigeait des push-up ou, pire encore, toute l’équipe en faisait pendant que tu regardais.

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Aujourd’hui, dans mes conférences, j’explique la différence entre l’intensité d’un entraîneur et l’abus de pouvoir.

Oui, tu peux demander des push-up, mais il faut que tout soit fait dans le respect de l’athlète.

À mon retour d’Italie, j’étais confiante en moi, décidée, j’avais les épaules hautes. Après deux mois, les épaules avaient redescendu pour se refouler en moi. J’avais des tendinites aux genoux et aux tendons d’Achille. Dès que je faisais une erreur, j’étais punie. Je suis perfectionniste à la base, et en m’imposant cette pression, il m’a complètement cassée. Jouer pour cet entraîneur, ce n’était pas mon choix, ni celui des filles de l’équipe nationale, mais quel autre choix avions-nous ?

J’ai bien tenté d’en parler aux dirigeants de la Fédération, tout comme plusieurs filles l’avaient fait avant moi, mais leurs bureaux étaient à Ottawa. De plus, cet entraîneur était un fin parleur. J’allais voir le psychologue sportif de l’équipe, souvent très émotive, mais comme il travaillait à l’Université de Winnipeg, c’était un collègue et ami de l’entraîneur. Il m’a simplement appuyée dans ma décision de partir en me conseillant d’aller consulter un vrai psychologue ! Plusieurs autres filles qui auraient également dû se retrouver aux Jeux olympiques étaient parties avant moi. L’autre attaquante de puissance avait tellement perdu le plaisir de jouer et la confiance en ses moyens qu’elle était incapable de placer un service sur le terrain. Un geste de base au volleyball s’il en est un !

LE DÉBUT DES ABUS

J’ai vécu mes premières expériences d’abus de pouvoir avec cet entraîneur alors que je faisais partie de l’équipe du Québec à l’été de mes 14 ans, à Sherbrooke. J’ai fait mon secondaire V en jouant civil pour ce même entraîneur. À l’époque, ça brassait beaucoup dans ma famille. C’était un milieu déséquilibré pour une fille de mon âge. J’ai donc profité de l’occasion d’aller étudier ailleurs et de faire ce qui me passionnait.

Ma sœur Nathalie a disparu lorsque j’avais 16 ans. Nous pensions qu’il s’agissait d’une fugue, mais c’était en fait une disparition. Son corps a été retrouvé neuf ans plus tard. Sa disparition m’insécurisait énormément, surtout que je commençais à voyager beaucoup. Un côté de moi « tripait » volleyball, mais une autre partie de moi était très perturbée par toute cette histoire. À la base, ma sœur s’est enfuie parce que mon père était violent, sur les plans physique et émotionnel. Tant par ses mots que par ses comportements violents envers ma mère, mes sœurs et mon frère. « Heureusement », je suis celle qui, dans ma famille, a reçu le moins de coups… Ma sœur Nathalie était la rebelle et moi, celle qui étudiait, suivait les règles, ne sortait pas et excellait dans les sports. Ça me gardait à l’abri des coups.

Des enfants qui voient leur mère se faire battre, c’est difficile. Je traînais ce bagage-là chaque jour. J’étais très fragile.

Dès qu’un entraîneur était trop autoritaire, je perdais mes moyens. Mon père, même dans le sport, était très exigeant. J’étais douée et quand je ne gagnais pas, il n’hésitait jamais à me le dire. Je m’arrangeais donc pour gagner. Ironiquement, je dois une partie de ma réussite au comportement de mon père. Cela dit, j’ai dû développer mon attitude positive et mon calme intérieur parce que j’ai été élevée par un père critique qui perdait trop souvent le contrôle. C’est moi qui suis ensuite devenue très critique envers moi-même et qui avais du mal à me maîtriser lorsque ça n’allait pas comme je voulais.

Cela dit, je sais aussi que je n’avais pas un tempérament facile. Issue d’une famille comme la mienne, j’étais très exigeante envers moi-même et ça pouvait être dérangeant pour un entraîneur. Quand je faisais une erreur, je me fâchais. Pas contre les autres, contre moi-même. Je me frappais les cuisses à m’en faire des bleus. Mon entraîneur et les gens autour, avec raison, comprenaient difficilement mes comportements.

Je ne parlais pas de ce qui se passait à la maison. Tout ça faisait probablement en sorte que j’étais plus sensible qu’une autre fille. Mon entraîneur croyait donc qu’il devait me casser et briser mon caractère pour me reconstruire. À cette époque, une partie de moi savait que c’était inacceptable et l’autre se disait : « C’est vrai, j’ai mauvais caractère, c’est ma faute et je le mérite. » Mais comme le sport était devenu ma bouée de sauvetage, ça m’en prenait beaucoup pour décrocher.

J’ai poursuivi mon chemin, mais je l’ai recroisé souvent, cet entraîneur. J’ai joué pour lui à nouveau au sein de l’équipe nationale junior. Puis une autre année complète avec l’équipe nationale sénior. C’était le genre de personne qui ridiculisait et humiliait les joueuses, qui faisait des remarques sur leur corps avec un regard méprisant. Quand il n’était pas sur mon cas, ça me faisait aussi mal de le voir humilier mes coéquipières. Ce n’est pas un hasard si j’ai décidé de quitter une première fois l’équipe nationale pour aller jouer comme professionnelle en Italie.

C’est là-bas que je me suis vraiment épanouie. Eux, ils aimaient mon caractère. J’étais reconnue pour la mia grinta, pour ma passion et l’intensité avec laquelle je jouais. Les entraîneurs m’acceptaient telle que j’étais. En Italie, je suis devenue l’athlète que je pensais pouvoir devenir.

LA PAUSE

Malgré tout, j’éprouvais toujours le même désir de me joindre à l’équipe nationale. Ç’a été difficile de partir une autre fois… Je tournais le dos à mon rêve et je faisais mon deuil olympique.

Je ne voulais pas vivre les Jeux olympiques dans ce contexte et cet état d’esprit. J’ai continué à jouer un peu en Italie, mais j’avais perdu la passion. J’ai donc abandonné ma carrière professionnelle, et avec le recul, je sais que c’est à cause de cet entraîneur. J’ai cessé toute compétition en 1998.

Cette pause-là a été déterminante dans ma vie. J’ai rencontré mon mari, qui est entraîneur. On s’est mariés. On a eu un enfant. J’en ai profité pour suivre une formation et devenir thérapeute en relations d’aide. Ça m’a outillée pour apprendre à communiquer davantage. Au fond de moi, même si j’avais arrêté de jouer, je sentais que j’étais encore une athlète. L’entraîneur était parti, mais la vérité, c’est que la Fédération canadienne l’avait congédié après les Jeux.

C’est au terme de cette période, en 2002, qu’Annie Martin m’a appelée et m’a convaincue de reprendre la compétition en volleyball de plage. Cette fois, je me suis entourée de gens en qui j’avais confiance et qui croyaient en moi. Ils m’apportaient une énergie positive. Il importait pour moi de créer un environnement positif et harmonieux. C’est pourquoi nous avons décidé de travailler avec un coach en préparation mentale et de travailler avec Vincent Larivée, qui est devenu notre entraîneur. Tous ensemble, nous avons développé une philosophie d’équipe en y intégrant mon expérience acquise à travers les épreuves et ma formation.

En 2004, j’ai finalement pu participer aux Jeux olympiques, à Athènes. Nous avons terminé en cinquième place. Plus que le résultat, je suis fière d’avoir participé aux Jeux olympiques à ma manière, selon mes valeurs basées sur le plaisir, la communication et l’intégrité.

SPORT’AIDE

J’ai terminé ma formation en 2002, et après les Jeux olympiques de 2004, j’ai commencé à travailler avec des athlètes que j’accompagne particulièrement en gestion du stress. Pour ce faire, j’utilise des stratégies et des outils que j’ai acquis, mais je partage aussi mon vécu. L’idée de créer Sport’Aide m’est venue durant ma pause, en 1998. Je cherchais un moyen d’aider les athlètes qui ignorent vers qui se tourner lorsqu’ils vivent des abus, comme ça avait été le cas pour moi.

J’imaginais une organisation qui servirait de groupe de soutien aux athlètes vivant des difficultés dans le sport. J’avais couché mes idées sur le papier : ligne d’écoute, sensibilisation, éducation. C’est devenu plus concret vers 2010 quand je les ai montrées à Sylvain Croteau, qui est aujourd’hui le directeur général de Sport’Aide.

Ensemble, nous sommes allés rencontrer Sylvie Parent, qui est chercheuse à l’Université Laval, spécialisée en violence dans le sport. Nous lui avons alors présenté un organigramme illustrant notre vision de ce que pourrait devenir Sport’Aide. Elle avait analysé un organisme du genre au Royaume-Uni (la Child Protection in Sport Unit) et elle a immédiatement décidé de se joindre au projet. Nous nous sommes enregistrés comme organisation indépendante et sans but lucratif, à l’automne 2014. Puis, après avoir rencontré le gouvernement pour une première présentation de notre intention, est arrivé le « cas Charest » en ski alpin. D’où l’arrivée de la plateforme SportBienêtre.ca, créée par Ski Québec alpin, bonifiée ensuite grâce à une collaboration entre le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Sports Québec et Sport’Aide.

Aujourd’hui, si j’avais devant moi la jeune Guylaine Dumont adolescente, je lui dirais sans hésiter d’appeler le service d’écoute, d’accompagnement et d’orientation de Sport’Aide.

Il pourrait la rassurer quant à ce qu’elle vit. Ceux et celles qui sont victimes d’abus physiques, émotionnels, sexuels se sentent souvent – et malheureusement – fautifs. C’est important de les accueillir, d’entendre et recevoir ce qu’ils vivent, de les rassurer quant aux sentiments qui les habitent. C’est ce que l’on appelle de l’écoute empathique. J’en aurais eu besoin quand j’étais jeune.

Dans un tel contexte, Sport’Aide pourrait aussi accompagner et conseiller une fédération pour l’aider, notamment, à établir un code de conduite. Également, la plateforme SportBienêtre.ca rassemble des ressources précises pour tous : parents, entraîneurs, athlètes, intervenants, dirigeants de clubs, officiels, etc.

Enfin, je ne vous apprends rien en disant que l’action de dénoncer ou d’affronter une situation à caractère non éthique n’est pas facile. Et ce, autant pour les athlètes que pour les parents ou toute autre personne qui observe. L’abus (sexuel, psychologique et verbal) laisse des cicatrices invisibles qui se traduisent souvent par un désengagement des athlètes, mais aussi des entraîneurs, des partenaires et des bénévoles. Je suis tout de même très optimiste par rapport aux initiatives qui émergent en ce moment qui veulent favoriser un milieu sain, sécuritaire et harmonieux : c’est la mission de Sport’Aide !

— Propos recueillis par Jean-François Tremblay, La Presse

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